Les piliers de la Terre

(attention, je vais essayer de m’en empêcher mais il risque d’y avoir des spoilers)
Au commencement était le livre.
Vous aimez les grandes fresques épiques, l’histoire avec un grand H, les intrigues politiques, le quotidien des gens? Alors comme moi, vous serez emballé par Les pilliers de la Terre de Ken Follet.
Ce livre est composé de deux tomes, Ellen et Aliena. Se déroulant au XIIème siècle, il débute par un drame et une malédiction: le Vaisseau Blanc fait naufrage, avec à son bord l’héritier de la couronne d’Angleterre, qui périt, laissant le pays dans une crise de succession qui va durer de longues années. C’est la part de vérité historique du livre, à ceci près que le navire s’appelait la Blanche-Nef et que l’auteur modifie les noms de quelques nobles protagonistes. La fiction repose donc sur la réalité tourmentée de ce temps, et d’une malédiction donc. Le prologue dépeint l’exécution d’un homme, exécution qui soulève quelques questions parmi la foule, toujours avide de ce genre de spectacle morbide. Ce serait un voleur, certes, mais le jugement a été fait secrètement et assez hâtivement. Il est pendu, et au même moment surgit une très jeune femme, enceinte, sans doute du condamné, et elle maudit les juges: un moine, un prêtre et un chevalier. Le moine verra son église réduite en cendres, le prêtre perdra tout après avoir assouvi toutes ses ambitions, et le chevalier verra sa descendance mourir sur la potence. La foule est effrayée car tous sentent que ce jugement est plus que bizarre; or, une malédiction portée par quelqu’un ayant subit l’injustice s’avère souvent efficace. La jeune femme s’en va précipitamment.
Fin du prologue, début de l’histoire quelques années plus tard. Alors, ce qui est fort dans l’histoire, c’est que vous vous doutez que la malédiction va se produire (sinon à quoi bon). Cependant, l’auteur vous tiens en haleine pendant les deux tomes (assez conséquents qui plus est!). Plus les pages passent, plus vous attendez que la malédiction éclate, car plus vous découvrez qui sont les trois hommes maudits.
Or, les péripéties s’enchaînent, vous vous désolez: mon dieu, mais comment les « gentils » vont-ils réussir à s’en sortir ? Les pires maux de l’époque s’abattent sur eux.
Voilà une autre réussite: dès les premières pages, vous êtes propulsés en plein Moyen-Âge. Vous savez comme j’aime cette époque, donc je ne suis peut-être pas très objective dans ce que je vais en dire! Alors oui, vous plongez dans la face très sombre de cette époque. Mais vous ne pouvez qu’admirer le talent de l’auteur à décrire la vie de ces hommes et ces femmes, et les admirer eux, qui ont su vivre et survivre à une vie terriblement dure. Comme vous le savez, la société est alors composée de trois groupes: ceux qui prient, ceux qui font la guerre et ceux qui travaillent. On entre donc dans la vie d’un monastère, dans les intrigues politiques de la Cour anglaise et des nobles locaux, et dans les maisons du peuple.
J’ai bien conscience que c’était une société totalement inégalitaire, cependant il faut entrer dans la pensée d’une personne de l’époque. C’était en fait une société assez juste, où tout le monde avait une place (l’injustice réside dans cette place, hélas…). En échange de leur dur labeur, les paysans pensaient être sauvés grâce aux prières des moines. Pour l’époque, le salut éternel est la chose la plus importante au monde, l’enfer est réellement craint. Les moines prient et vivent dans la pauvreté. Quant aux seigneurs, ils combattent pour protéger tout ce petit monde, car l’intérieur des pays est presque continuellement à feu et à sang pour des histoires diverses, souvent de succession. Voilà donc pour moi une société qui, malgré ses souffrances, a un sens pour les gens de l’époque. Par la suite, les Etats ont gardé cette organisation qui avait le mérite de protéger les privilégiés: les moines priaient-ils encore vraiment ? en tout cas, l’Eglise s’est mise à vivre dans l’opulence. Quant aux nobles, ils n’ont presque plus guerroyer mais ont gardé les châteaux et le produit du labeur des paysans. Ces derniers étaient les seuls à ne pas voir leur situation évoluer favorablement: forcément, un jour, ça a explosé.
Mais revenons au XIIème siècle. Votre coeur se serre en lisant les pauvres repas que peut s’offrir l’hiver le peuple. Vous êtes admiratifs de leur mode de vie pour garder un soupçon de civilisation même dans la misère. Vous avez parfois l’impression de marcher dans la boue avec eux, de n’avoir que ce verre de bière et une pomme pour déjeuner. Vous frissonnez à la description de leurs minces vêtements pour passer l’hiver, accompagnés d’une simple cape pour dormir dans la forêt.
Connaissant la misère du peuple et voulant respecter la règle de Saint-Benoît, le prieur du monastère de Kingsbridge mène la vie dure à ses moines. Ils ne manquent pas de nourriture mais les repas sont très simples. Ils prient et travaillent sans relâche. L’un des fondements de l’histoire est la construction de leur cathédrale. Le prieur Philipp veut la reconstruire après sa destruction par les flammes lors du « mandat » du précédent prieur (malédiction, vous suivez ?) afin d’honorer Dieu et d’attirer des foules de pèlerins. Justement, ça tombe bien, le rêve de Tom le bâtisseur est de construire une cathédrale, la complexité de l’ouvrage qui en fait une merveilleuse offrande à Dieu l’enthousiasme.
Cependant, il y a un prêtre arriviste qui va tout faire pour empêcher à cette cathédrale de voir le jour. Waleran a une ambition démesurée et pour lui, l’Eglise semble être là pour servir ses intérêts.
Côté nobles, deux situations bien distinctes mais qui ne cessent de s’entrecroiser. En trame de fond, il y a la guerre de succession au trône d’Angleterre. Plusieurs protagonistes imaginaires de la région de Kingsbridge vont y intervenir. Cela commence par le comte de Shiring, père d’Aliena, accusé de trahison. Lord Hamleigh s’empare donc, avec son fils William, du château. Tout le livre raconte donc également la volonté sans faille d’Aliena pour reconquérir Shiring, pour son frère.
Les deux livres sont enrichis par deux très belles histoires d’amour. D’abord entre Ellen, une jeune femme vivant dans la forêt avec son fils Jack, accusée de sorcellerie, et Tom le bâtisseur. Une histoire que je trouve très forte et qui m’a fait pleurer. Ensuite, entre Aliena et Jack. Aliena était promise à William Hamleigh, mais elle l’a rejeté. Quand elle perd ses biens, la vengeance de William est terrible; celle d’Aliena sera pire encore.
Voilà un roman très dur à résumer tant il est riche en actions. Je vous ai juste planté le décor des débuts, pour que vous découvriez par vous même ce roman qu’on ne peut pas lâcher quand on l’a commencé. Ken Follett a connu avec un succès phénoménal: 90 millions de lecteurs! Une transposition à l’écran s’imposait…

De gauche à droite: Ellen, le prieur Philipp, Tom, Waleran, Jack, Aliena et son père Bartholomew.
On est toujours un peu déçu de ce que le cinéma ou la télé font de nos livres favoris. C’est un peu le cas ici.
Commençons par les points positifs: le choix des acteurs est plutôt bon, à part pour la mère de William Hamleigh. Dans le roman, elle est décrite comme étant d’une laideur repoussante. Ici, l’actrice a juste des taches de naissance sur la joue. La série respecte assez bien le souffle épique du roman.
Pour moi, les points négatifs sont plus nombreux… D’abord, comme je l’ai dit, le roman est extrêmement riche: pourquoi n’avoir fait qu’une mini-série de 8 épisodes ? C’est très regrettable, on reste sur sa faim. Du coup, de nombreux épisodes sont absents; ça, passe encore, il est rare de pouvoir tout faire figurer. Mais à la place, ils ont osé ajouter des épisodes inventés et fantaisistes! Par exemple, Philipp n’est jamais fait prisonnier, torturé et condamné à mort et sauvé in extremis par son frère. Il n’y a pas le long périple de Jack jusqu’en Andalousie où il apprend la géométrie, qui lui sera fort précieuse pour devenir maître bâtisseur. Enfin, si la malédiction est respectée, ils en rajoutent et la fin est légèrement différente du livre.
Néanmoins, j’ai adoré l’image de fin: la cathédrale de Kingsbridge alors que Jack la finit, puis la caméra plonge à l’intérieur. Elle filme les cloches battant à tout rompre puis ressort doucement du bâtiment pour montrer que la cathédrale est toujours là, au milieu d’une ville du XXIème siècle. Très émouvant.
Notons que Kingsbridge et Shiring n’existent pas (les autres villes mentionnées dans le livre existaient bel et bien). Mais cette image de fin est un vibrant hommage aux bâtisseurs de cathédrale et à tous les gens de ce temps. Ils n’avaient rien de nos moyens contemporains et ont construit des monuments fabuleux, qui résistent aux siècles. Ces bâtiments rendent aussi comme un hommage à ces personnes qui sont passées plusieurs siècles avant nous. Bref moi, cette dernière image, elle me fait pleurer à chaque fois! Je suis très sensible, certes…
Cependant, j’ai regardé la série avec plaisir, car le roman me fascine complètement! Quelques images pour la route:

Philipp, Tom et son fils Alfred. Une image qui m’émeut aussi: la foi réside aussi dans les talents du bâtisseur. Pour la première pierre, il a cette drôle de tige pour faire un alignement avec le soleil couchant.

Tom et Ellen, un couple mythique de la littérature pour moi!

Jack a un talent inné de sculpteur. Je suis admiratrice aussi de tous ces tailleurs de pierre qui ont su donner la vie à des morceaux de pierre.